C'était mieux demain.

Aujourd'hui à Mainz, accompagné d'amis, j'ai vécu un moment ensoleillé. Au détour d'une rue, après une librairie qui nous évite le chemin jusqu'à l'Amazon, on voit une petite vitrine, avec un homme assis à une table, faisant face à la rue, et sur la table une machine à écrire. Il boit une tasse de café et mange quelques biscuits. Curieux, on se met à observer, à chercher à comprendre, et soudain l'homme me fait signe d'entrer pour écrire. Ce qui éveille d'autant plus mon intérêt, mais je lui explique que je ne peux pas écrire en allemand, déjà qu'en français, parfois je me demande. Il m'explique que ce n'est pas grave, bien au contraire.

À peine entré dans la pièce presque vide, aux papiers peints jaunâtres, il m'explique que c'est un « facebook analog » et qu'on peut tout y faire, ce qui est exagéré, mais la collision entre mon idée de ce réseau social propriétaire, avide, et la pièce qui m'entoure me rend passablement enthousiaste et je commence à comprendre. À la machine à écrire, on peut taper des petits bouts de textes qui seront « postés » sur un « mur » au moyen de petites pinces à linges et de ficelles tendues. En face de ce mur, sur un autre mur, avec la même méthode, sont affichées des photos, comme autant d'« avatars », sauf que les photos sont nées dans le monde analogique et développées sur des vieux papiers photos. Et entre les murs, partant de là, d'ici et allant ici ou là, des ficelles sont tendues : les hyperliens.

Alors j'écris un petit texte, avec un clavier allemand, pas bien différent de sa variante suisse romande, hormis les accents, ce qui me permet tout de même de faire pas mal de fautes. Je ne prends pas le temps de réfléchir à ce que je tape, trop habitué à pouvoir simplement effacer, reprendre, corriger, modifier. Ici, c'est l'univers du geste irréversible. Et puis ce sentiment de retrouver après toutes ces années le contact avec un clavier totalement mécanique, avec des lettres qui doivent s'imprimer sur le papier, la résistance, la matérialité de la formation des caractères. Les mots qui me viennent expriment l'idée d'un réseau social rêvé, d'un papier introduit de biais autour du tambour, d'une mise en forme qui ne sera pas au pixel près, qui n'aura jamais à s'adapter à des tailles d'écran différentes, de la participation à un service qui n'impose pas de devoir s'inscrire, ni de divulguer inconsidérément des informations personnelles, même si l'implication est perceptible, complète, le spectateur, en effet, participe, co-crée, mais pour une fois le contrat est clair, explicite, sans coup tordu. De même, taper à la machine dans une vitrine est clair en terme de sphère publique et sphère privée. Enfin, je n'ai pas eu à avaler un quelconque « cookie » toxique...

Le petit billet est terminé, il va rejoindre le mur. L'homme propose de me prendre en photo devant un troisième mur, assez neutre, avec un reflex argentique de qualité. Ça devient évident, l'homme est photographe.

Les personnes avec qui je suis venu écrivent aussi un petit texte. Je constate déjà qu'elles n'ont pas la mémoire de la machine à écrire, ne trouvent pas simplement la touche majuscule, ne reconnaissent pas le son de fin de ligne. L'une reprend un texte déjà « publié », écrit en allemand et le traduit en italien, ce qui plaît beaucoup à l'artiste qui utilise une sorte de boucle d'oreille à pince pour « relier » les deux textes. L'autre écrit un texte qui parle de notre rencontre à Mainz et le fait que l'on mélange constamment quatre langues, ce qui donne une phrase qui passe de l'allemand au français à l'italien et à l'anglais.

Une adresse e-mail est laissée, chose évidente et incongrue. L'une d'entre nous ira voir l'exposition qui en résultera. Nous prenons une carte de présentation du projet, qui est brièvement décrit en ligne : http://www.hermannrecknagel.de/.

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