Il est samedi matin de décembre.

Il est samedi matin de décembre et, manifestement, nous sommes laids. Au bout du chemin d'une multi-séculaire décadence. Il est samedi matin de décembre et, comme tous les samedi matins, c'est la guerre au supermarché. Il est samedi matin de décembre et, depuis début novembre, c'est la recrudescence des hostilités. Les caddies montent à l'assaut des hamburgers hills, quelle boucherie, quel zèle à assassiner toute forme de vie, quel entrain pour exploiter le prochain, ces armées d'esclaves expulsés de toute existence juridique, de toute protection de la loi, tout cela pour une indigestion d'indigestions de poivrons, tomates, aubergines en plein hiver, agriculture biologique certifiée sous cellophane sillonnant les terres stériles de l'Europe par convois autoroutiers. Il est samedi matin de décembre et, manifestement, nous sommes laids, malgré.

Aux abords de la gueule indécente du supermarché – l'hypermonopole néoféodal – un stand politique déverse sa haine sur celles et ceux qui s'échinent afin que les rayons débordent sans s'écrouler, afin que le débit aux caisses ne fléchisse pas, afin que les caddies puissent déambuler en rang, synchrones, uniformes, dans cet univers dépouillé de toute humanité superflue. Il est samedi matin de décembre et, manifestement, nous sommes laids, malgré l'étonnant sang-froid de celles et ceux qui ont simplement grillé une cigarette à la pause, plutôt que d'incinérer les ordures en campagne électorale. Malgré les soldats involontaires, les conscrits contre leur gré de l'omniprésent effort de guerre, qui se font des politesses, qui, plutôt que de piétiner le voisin, le laisse passer d'un sourire. Petite dose d'hypocrisie indispensable pour que la barbarie sophistiquée puisse porter un masque de civilisation.

Il est samedi matin de décembre et, manifestement, nous sommes laids, malgré la mendiante qui fait ses adieux à quelques brefs échanges de reconnaissance humaine sur un petit morceau de bitume. Il est samedi matin de décembre et, manifestement, nous sommes laids. Quelques-uns travaillent dans des conditions difficilement concevables pour que la laideur qui effleure ne puisse pas être recouverte du fard du mensonge, pour que les odeurs putrides des mondes libres et/ou autoritaires ne soient pas tout à fait voilés par les parfums artificiels de la propagande d'État ou privée. Manifestement, nous sommes laids, et nombreux sont décidés à briser et bannir tous les miroirs non déformants, en vain: des machines innombrables, capables de jongler avec les électrons libres – car eux sont encore libres – et de funambuler à la vitesse de la lumière sur la toile du réseau des réseaux, multiplient les miroirs comme 500'000 jésus multiplieraient les pains et les poissons.

Dans les temps les plus obscurs, au milieu de nos ténèbres épaisses, quelques petites étincelles, des étoiles filantes et fécondes. Le pire est à venir, l'empire qui expire cherche à tout détruire atour de lui. Paradoxalement, de bonnes raisons d'espérer et d'œuvrer, chacun à sa manière, à la construction d'autres mondes. Il est samedi matin de décembre et, manifestement, nous sommes laids. D'inquiètes beautés pour avenir.

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