Sans titre 04

Il pourrait faire une liste. Il devrait faire une liste. Une liste exhaustive.

Exhausted. Ex voto.

pierre nette au premier plan et dalle floue en second plan

Une liste de ce qu'il ne veut plus faire. Comme on arrête de fumer. Encore et toujours la même vieille rengaine, l'histoire qui se résume en trois mots, en deux, un soupir. Une liste de listes au conditionnel. A tracer. Des traits pour occuper l'espace, pour obscurcir l'espèce d'espoir, effacer les oublis, jusqu'à faire dérailler les priorités. Pourvu qu'il apprivoise les aspérités, le grain du bitume, la texture du béton, la chaleur de l'échafaudage, l'écharde du coffrage.
Faire une liste des trous noirs à émotions. Avorter les idées. Simple. Il (lui) suffit d'augmenter la densité des listes, lancinante démesure des futilités importantes, ces superficialités des gens sérieux. Anéantir la civilisation, le monde, sous couvert d'agents conservateurs, désirs d'avenir millésime 1815, voir 1572. Principe de réalité, qu'ils disaient, le pied sur l'accélérateur, la pédale des freins entre les dents, et son liquide plein les yeux.

Il se dit qu'il a peur. Qu'il s'est muré derrière la routine quotidienne. Peur des larmes, des blessures. D'affronter le réel. Le réel, personne ne sait bien ce que ça peut être, ou devenir, sauf que c'est une bestiole qui demande, qui désire. Savoir ne sert pas. Rien à faire d'autre que d'y répondre. La réponse comme une membrane blanche, cotonneuse, arachnéenne. Parce qu'il faudrait dire ce qu'il s'interdit de penser. Ce dégradé de devenir entre l'être et le néant. Ce lapsus, fiat lux, éclairant la démesure des faims puériles, soifs inextinguibles, lieux communs inaccessibles. Heureusement, papa (n') est (pas) là.

noir blanc, entre surface et fond du bord du lac

Comment en est-il arrivé là ? Couché sur une pierre de la jetée dans le port, il observait le ciel, les nuages lointains, la brume qui effaçait les pré-alpes. Couché dans le soleil de fin de journée, dans un moment de silence, douceur et abîme du silence, il palpait la dimension du vent, la largeur du monde, même dans un des plus misérables coin de la misérable Suisse. Et il s'est rappelé de sa surprise et de son étonnement, lorsque que libéré de sa propre prison, il avait redécouvert le paysage, le dehors, la profondeur du ciel, les variations nuageuses, poumons qui se gonflent à éclater. Il avait faim, alors, une faim qui nourrit, une faim qui trouve satisfaction d'un rien. Une faim sans père ni maître, aux limites apprivoisées. Une époque étonnante, comme on n'en vit pas deux fois. Peut-être pas toujours une fois, même. Les souffrances de la sortie momentanées des enfers. La sensation de vivre acérée, tranchante.

Il s'en est rappelé. Et il s'était dit je me suis habitué, on dirait. Il pouvait se trouver là, dans le monde, sous la possibilité du regard des autres, sans y prêter attention, ou presque. Il pouvait se trouver là, penser avec une étonnante liberté. Le signe que tout allait mieux.

Justement. Pourtant.

Un tien vaut bien une perte. Il tourne les expressions et les proverbes dans sa tête et se dit qu'aucune vérité ne tient bien longtemps la route, ni bien longtemps debout. A la déverse dans le talus. La place des vérités est dans le fossé, là où l'on s'écrase et où personne ne vient te chercher. On s'en sort, on se sort de tout, parfois, ouais, on s'en sort même des crash de vérités. C'est la miséricorde des faits. On croit pouvoir échapper, éviter, mais non. La vitrine se brise, la peau photoshopée™ se ride, le moule des modèles se fendille, et l'apparence éclate. Écarlate. Blessures d'éclats. Balles perdues. Cœurs brisés. Mains coupées.

vieille bouteille de bière vide, ballon de baudruche dégonflé, rouille

La recherche des mots ne fait que commencer. Peut-être. L'errance dans le désert n'est pas rationnée. Aucun secret caché sous la pierre. Pas de source miraculeuse. Et le monde qui tourbillonne, sombre, plus ténébreux que les temps obscurs.

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Capcha
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