Sans titre 05

Il trouvait spécialement pénible de (se mettre à) produire. Terme connoté, donc potentiellement dangereux. Interdit par le bureau central de la lutte pour la liberté. Il trouvait spécialement pénible de (se mettre à) créer. Terme connoté. Il trouvait spécialement pénible de (se mettre à) élaborer. Un terme non connoté, ça n'existe pas. Ça ne peut pas exister. Le fait est que l'ennemi est autour de lui, en lui. L'ennemi est majoritaire. Et même dans la langue, le bureau central de la lutte pour la liberté est minorisé. L'ennemi, ou alors la vie. L'ennemi et la vie. Il finissait toujours par se résoudre à. Il n'est pas possible de séparer les composantes de l'existence, d'isoler les facettes du prisme. Vrai autant pour lui que pour les autres. L'effort vain de se distinguer. Il n'avait pas fait le choix de cet effort, cet effort se faisait en lui, comme en d'autres. Et au fond ce qu'il trouvait spécialement pénible était de s'y mettre, un pied devant l'autre, une place et pas une autre, même en mouvement, avoir l'humilité de nommer, écrire. Se mettre à écrire. Et continuer. Y revenir. Reprendre, structurer, sortir de la répétition, tout en acceptant la fécondité esthétique de la répétition, mais s'évader, s'aventurer hors des chemins reconnus, déjà parcourus, rassurants. Le voyage immobile s'avère aussi inconfortable que le saut dans un espace-temps différent, dans une culture autre.

Les mots sont comme ces inconnus, cet Autre.

Le téléphone sonna. Son père s'obstinait à l'appeler sur le téléphone mobile, bien qu'il eût été plus économique d'utiliser la ligne fixe. Plus simple, il n'en était pas certain. Mais peu importe. D'autant que ce soir là il avait réglé son téléphone cellulaire en mode normal, alors qu'habituellement il était en mode silencieux (son mode normal à lui), voire éteint. Pour lui le téléphone mobile ressemblait à la télévision. Un outil le plus souvent inutile, presque toujours nuisible et qu'il maîtrisait mal. Une télévision, mais une télévision qu'il emportait avec lui et qui le désignait de son doigt inquisiteur. Un jour son appareil déjà vieillissant (selon les critères de son époque décadente) allait forcément refuser de fonctionner. Il ne le remplacerait pas. Et il n'était pas près d'accepter d'emporter avec lui un micro-ordinateur de poche potentiellement toujours connecté au réseau. Le téléphone mobile sonna. C'était son père.
Ils ne s'appelaient pas très souvent, quoique régulièrement. À un rythme normal. Leur norme. Le prétexte cette fois avait été le besoin de définir quelques détails logistiques. Et ils en profitaient pour se donner des nouvelles. Lorsqu'il écoutait son père lui raconter son aventure autour des mots, des mots écrits, des mots dits, déclamés, ces mots qui flirtaient avec la musique, il ne pouvait que reconnaître avoir des sentiments mélangés. Son père écrivait. Régulièrement. Les fruits d'un travail constant. De l'observation. De son engagement dans la matière vivante. Exactement cela : de son engagement dans la matière vivante. Admiration et envie, paralysie et mobilisation.
Il était content de le voir réaliser une part de ses rêves. D'un autre côté les productions concrètes de son père lui évoquaient ce qu'il jugeait être ses propres manques, ses propres rêves qui restaient brumeux, flous. Il pensait savoir pourquoi. Il voulait croire savoir ce qui lui restait à faire. Ce que vivait son père n'était pas la conséquence du hasard, l'effet d'une magie sans forme, ni cause.
Il ne soignait pas suffisamment ses besoins, ses désirs. L'attachement au confort le paralysait. Encore que cet attachement au confort n'était que la surface visible, lisible de galeries souterraines autrement plus signifiantes. Parce que le sens est souterrain, chthonien. Parce que les steppes célestes se nourrissent grâce à des racines s'enfonçant profondément. La verticalité monte, ne saurait descendre.
Il se disait aussi que le cheminement de son père lui avait été utile pour reconnaître sa propre route, son sentier à lui. Mais pourquoi les mots étaient comme inaccessibles, cachés, enfouis, indéterrables sous la poussière de ses processus mentaux ? Pourtant, son père avait raison, le plus important était que la vie était belle.

Bien entendu, la vie était belle. Tout simplement. Malgré le monde à bien des égards pourri et dégueulasse, répugnant. Des histoires affligeantes. Tout un système, inique, en décrépitude, qui irait forcément au-delà de toute limite, ferait bien mieux qu'optimiser la puissance destructrice de son œuvre, de son écroulement. Il savait bien que c'était là une illusion tenace, mais à son idée une illusion utile, ou du moins valable : même s'il n'y avait quasiment aucune chance que la catastrophe en cours n'aille jusqu'au bout, il voulait tenter de vivre en s'y opposant. En face du miroir, il s'avouait qu'il ne savait rien, pas même (ne pas) se mentir.

Il pensait à tout cela, assis contre le mur de pierre, l'arrière du crâne frottant contre la rugosité du lichen, à l'abri du vent, environné des feux immobiles des feuilles de bouleaux, d'érables, de noisetiers, et des mélèzes incandescents. Le soleil d'automne le chauffait efficacement, lui offrant les dernières doses utiles pour affronter l'hiver brumeux de la ville du bout du lac. Il pensait à tout cela entre une chasse et une brisolée, dérivant d'un talus ombragé au coteau recouvert de vignes, coteau étonnant ou se cachait un atelier qui aurait pu être le centre de documentation des feuilles mortes, des sarments de vigne, des fruits d'églantiers. Les couleurs de l'automne triées, rangées, classées, avec leur cycle, leur traitement, une minutie de bénédictine. Puis allait commencer de patientes recherches pour croiser les diverses informations, associer les feuilles mortes, les sarments de vigne, les fruits d'églantiers et un peuple de volatiles allait se dresser, fourmiller secrètement au pied des monts. Le chaos épars se transformerait en chaos agile, expressif, par une poésie ordonnée amoureuse de la diversité, du fourmillement. Un fourmillement tout en coquetterie.

coteau recouvert de vignes

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