Sous l'escalier 002

Suite de sous l'escalier 001

Le jour reculait, perdait pied, encerclé de toute part. L'obscurité s'infiltrait dans le monde depuis l'ombre, depuis les recoins près du sol. L'obscurité poussait telle une végétation foisonnante, comme un lierre envahissant les parterre, puis les pierres, les murs et les toits, s'il y en avait eu. L'obscurité grimpait l'atmosphère, prenait appui dans la poussière et partait à la conquête de la stratosphère où elle allait rejoindre les ténèbres du cosmos. Elle observait le repli de la lumière, la fuite des derniers souvenirs du soleil et sa méditation s'accrochait à ces zones indistinctes qui ne sont déjà plus du jour et pas encore de la nuit, ces dégradés d'oranges pâles, de roses, de violets et de bleus célestes, des bleus nuits. Sa pensée se promenait – sans sa pensée elle aurait été tout à fait immobile – dans ces espaces mouvants entre ces deux extrêmes impossibles que sont la vie et la mort. Elle n'échappait pas au principe du balancier, à ce mouvement entre. Et même cet "entre" n'était qu'une façon de parler. Elle y échapperait certes un jour, mais alors on ne pourrait plus parler d'elle. Elle ne voulait pas se préoccuper de cette sortie définitive qui n'était pas de son ressort. Y avait-il quelque chose qui fut de son ressort ? Oui ? Non ? Peut-être. Peut-être n'était-ce là qu'une illusion, mais si la lucidité a pour fonction de dissoudre les illusions, elle devait bien se résoudre à l'action, aussi insignifiante fût-elle.

Elle but un peu d'eau, par toutes petites gorgées. Elle avait soif et cette eau la réjouissait. Mais elle avait froid et cette eau la faisait frissonner. La nuit serait longue. Elle savait qu'elle n'allait pas trouver le sommeil. Et il était trop tard, trop tard pour aller... pour aller où ? Demain commençait ici, et ailleurs n'était qu'un autre ici. Les ruines environnantes s'étendaient sur des kilomètres à la ronde et, au-delà, le monde habité pouvait s'avérer à bien des égards bien plus hostile encore, même s'il restait possible d'y trouver des asiles précaires, peut-être même des formes de décence, de sympathie. Mais une force venue elle n'aurait pas su dire d'où l'avait mise en mouvement depuis plusieurs jours, l'avait fait parcourir une distance assez considérable et l'avait guidée jusqu'ici. Le souvenir de sous l'escalier. Le monsieur sous l'escalier. Ce souvenir lui avait fait désirer abandonner l'asile précaire qu'elle avait péniblement réussi à obtenir pour se jeter sur les chemins, sur des routes défoncées et surtout inconnues pour venir ici, au milieu de ces ruines. Et voilà qu'elle se retrouvait assise sur ce banc à trois pattes, dans la nuit qui s'élevait tout autour d'elle, seule, armée d'une couverture, d'une veste et d'une impulsion qu'elle même ne comprenait pas. Une impulsion impérative. Et elle n'avait pas commis la folie d'y demeurer sourde.

Il y avait de cela si longtemps. Alors, elle n'était qu'une petite fille. Elle suivait son père qui portait un lourd carton. Elle même portait un sac léger mais presque aussi grand qu'elle. C'était sa mission et elle s'en chargeait avec tout le sérieux dont elle était capable. Sa mère les avait précédés dans l'escalier qui menait vers leur nouvelle maison. Même chargé de ce carton si lourd, son père montait les volées de marches plus rapidement qu'elle n'aurait pu le faire. La hauteur des marches n'avait pas été pensée pour sa taille et ce sac l'encombrait. Elle aurait voulu crier : "Attends ! Mais atteeeeends !", parce qu'elle avait un peu peur. Elle ne connaissait pas cet endroit. Derrière elle la poursuivait l'inconnu et le rempart face à l'inconnu devant elle, son père, avançait si vite, s'élevait dans cet inconnu jusqu'à échapper à son regard et bientôt elle allait se retrouver tout à fait encerclée, comme les arrière-gardes du jour au crépuscule. Elle aurait voulu crier. Et elle ne criait pas. Elle voulait que son père soit fière d'elle, elle voulait être à la hauteur de la mission qu'il lui avait confiée. Comme si sa place dans ce nouveau lieu, avec sa mère et son père, n'était pas assurée, comme si cette place dépendait de son courage. Elle avait senti à quel point ce que ses parents nommaient déménagement représentait quelque chose d'important, quelque chose qui résonnait comme une menace, qu'il fallait impérativement réussir. Alors, elle ne dit rien. Elle lutta pour grimper ces marches trop grandes pour elle, tout en portant à bout de bras ce sac qui traînait par terre, cognait contre l'escalier, pesait contre ses genoux, ses jambes. Une fois arrivée à l'étage de ce qui allait devenir leur maison, son père qui avait déjà posé le carton à la cuisine lui montra le chemin vers sa chambre où elle devait amener le sac. Elle avait de la peine à comprendre comment ils allaient pouvoir habiter dans ces pièces si grandes et si vides, se demandait si elle allait devoir dormir sur le sol, là par exemple, à cet endroit où le soleil filtré par les persiennes dessinait des lignes parallèles. Ce soir, assise sur ce banc, maintenant tout à fait entourée par la nuit, elle s'amusait du souvenir de son regard d'enfant sur le monde et s'étonnait de ce parcours qui rendait l'inconnu et la solitude de son présent bien moins inquiétants et angoissants que celui de son enfance, où pourtant les immeubles tenaient encore debout, s'accompagnant les uns les autres, remplis de vie, et que ses parents étaient auprès d'elle et s'occupaient d'elle.

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