À l'entrée du village.

À l'entrée du village. À la sortie du village. À la frontière. En partance. À la tangente.

Une sorte de confusion. Fatigue. Une sorte de fatigue confuse, de confusion au souffle court. Les mots pèsent comme un ciel bas et lourd. Les phrases types aux articulations usinées dans des chaînes sans chair – et peut-être est-ce mieux ainsi – clôt l'horizon comme une chape de plomb. De béton. Armé des fers de l'obstination. Une pluie de munition : « compétence », « employabilité », « gestion », « business », « mise en », « création de », « valeur », …

Ne sommes-nous pas entravés par nos propres fers ?

Ce frisson qui me parcourt l'échine dans l'alternance entre l'ombre et les rayons de soleil glacés de ce matin de mai, ce frisson venu du souffle de la solitude de notre espèce, cette solitude née de notre conscience encombrante, passagère, au mieux en retard et qui ne le sait pas. Ne veut pas le savoir. Ils ont écrit que ce plateau de champs de blé, ces prairies à moutons – devant lesquels était garée la voiture du boucher des collines – n'était pas à vendre. Ils l'ont écrit sur l'immense panneau des promoteurs immobiliers qui l'ont acheté, peut-être déjà revendu sous la forme d'immeubles en tranches à prolétaires de classes moyennes. La solitude et l'impuissance. Malgré nos illusions, malgré les discours incessants et insensés de nos consciences, la solitude et l'impuissance nous rend tous égaux.

N'est-ce pas là un argument pour tendre vers la fraternité ? Tendre fraternité.


À l'entrée du village. À la sortie du village. À la frontière. En partance. À la tangente. L'expérience de la solitude. À la rencontre du vide. Le désert où le moi révèle sa nature de mirage. Vibration de l'air. Feuille à feuille, scorie après scorie, se décrépir. Déguerpir. Prendre du recul. À la recherche d'une certaine nudité. Non pas qu'elle soit plus vraie. Mais plus dense, affirme la gravité, le fondement de l'équilibre. Veine d'énergie calme qui sillonne au travers de couches de granit, des couches de grès, des couches de calcaires, des couches d'argile et de glaise. Montagnes. Poussière et souffle.

Seule la table nous sépare. Un livre ancien qui ne s'ouvre presque plus. Que l'on ne sait pas déchiffrer. Malgré son contenu connu. Table de bois. Plat de bois. Table gravée, grattée, graffitée. Dans le silence. Toi. Moi. La table. Le livre. Lumière. Nature morte. Quelques miettes éparses. Tu te lèves. Je me lève. Nous nous levons. Ouvrons la fenêtre. Le livre s'envole et se pose près du merle qui le lit, fin connaisseur des paroles des dieux sans noms, dieux oubliés. Tout ce qui nous survivra. Nous sortons par la porte.

À l'entrée du village. À la sortie du village. À la frontière. En partance. À la tangente.

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Capcha
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