Sous l'escalier 001

Un poteau métallique. Qui aurait dû supporter une petite plaque. Un banc. Qui ne reposait plus que sur trois pieds. Assise, elle n'attendait pas le bus. Qui ne circulait plus. Personne ne l'aurait imaginé. Personne ne se préoccupait plus de boucher les trous qui rendaient la route impropre à la circulation motorisée. Le mot impropre lui-même n'avait plus cours. Assise, elle n'attendait rien, elle circulait dans ses souvenirs. Avec difficulté. Les rues de sa mémoire ressemblaient à celles des ruines qui l'entouraient.

Elle n'aurait su avec précision où. Parmi ces ruines. En face, peut-être une dizaine de mètres à gauche ou une dizaine de mètres à droite. Pourquoi pas ces cinq marches d'escalier qui tenaient encore debout, comme par erreur? Oui, pourquoi pas, ici ou là-bas, quelle différence? Il n'y en avait plus. C'était bien à cet endroit, cet escalier, cet immeuble-là. Comme dans son souvenir dévasté.

Sous l'escalier. Le monsieur sous l'escalier. Il lui avait raconté un monde qui était mort avant même que le monde ne meurt. Aujourd'hui, elle aurait pu croire qu'elle était devenue la dame sur le banc. Personne à qui raconter ce qu'elle... Ce qu'elle savait? Elle ne savait plus rien, cela au moins elle le savait, presque avec certitude. La plus grande partie des facettes de la vie était devenue pour elle une énigme. Elle n'arrivait pas même à comprendre pourquoi cette zone de l'ancienne ville n'avait pas été repeuplée, pourquoi des abris de fortune, des tentes n'avaient pas été dressés par-ici. Et pourquoi lui aurait-il fallu une explication?

Elle chercha dans son sac la gourde en aluminium. Et tout en buvant, elle se mit à réfléchir à quelque chose de simple: qu'allait-elle faire? Ici était loin de tout et pourtant encore sur le territoire de la ville du monde qui était mort. Ici ce serait difficile, mais ici elle pourrait peut-être s'installer. Revenir à cet endroit. Léguer ce qu'elle avait à léguer au monde en train de naître, inéluctablement. Mais le fallait-il? Elle pourrait semer ses points d'interrogations dans ce quartier qui n'en était plus un. Abandonner. Laisser la vie suivre son cours. Se concentrer sur sa tâche. Mystérieuse d'abord pour elle. Continuer. Elle décida de s'installer près de ce souvenir d'escalier, ce souvenir qui était devenu pour elle l'escalier, celui du monsieur sous l'escalier. Elle s'y installerait. Le reste suivrait. Ce reste dont elle ne savait rien. Continuer. Pour elle cela signifiait commencer à quelque part. Et ce quelque part, pour elle, devait être ici.

Les cinq marches constituaient un abri précaire, adossées contre un semblant de mur qui aurait barré la route du vent, si telle avait été sa direction. Elle avait encore un peu plus d'une heure avant la nuit. Elle déposa son sac et sa veste sur la quatrième marche et entrepris de débarrasser le dessous de la volée brisée des gravats qu'elle parvenait à déplacer. S'aménager une petite place à peu près nette pour y allonger son corps. Camp de base minimal. Et avec les bouts de béton, les débris de pierre, elle monta une esquisse de petit muret afin de défendre un peu mieux son espace contre le vent. Mais elle ne se faisait pas illusion : la nuit allait être froide. Le froid était l'élément le plus abondant de ce monde qui tentait de se dresser sur les décombres, sur les ruines accumulées des mondes oubliés, des mondes qui avaient failli. Elle savait que l'on pouvait remonter l'enchaînement des causes à l'infini, ce qui n'avait pas beaucoup de sens hors l'ivresse provoquées par les sens désorientés.

À la tombée du jour, elle avait réussi à dégager une surface au sol pour y reposer. Elle remis sa veste et déposa sous l'escalier son sac. Elle en tira une couverture qu'elle plia en deux. Elle n'allait certainement pas s'y étendre, mais plutôt s'y recroqueviller. Pour se couvrir, elle utiliserait sa veste et un pull supplémentaire qu'elle possédait. Et les outils de son passé. Avant d'affronter la nuit, elle retourna s'asseoir sur le banc avec sa gourde et ses maigres provisions. Un peu d'avoine et quelques fruits secs. En mangeant, elle observait le jour disparaître. À force, elle avait appris à aimer ce phénomène universel et persistant de la disparition. Un jour, même la disparition disparaîtra, sans rien d'autre pour apparaître. D'ici-là, elle pensait qu'il était de son devoir d'accueillir ce qui apparaissait avec des bouts de souvenirs de ce qui avait disparu, avec une conscience aiguisée de la disparition elle-même.

1 commentaire

#1 : 2011-11-06 @ 19:58
Sous l’escalier 002 | blogiGor a dit :

[...] l’escalier 002 Publié le 6 novembre 2011 par iGor milhit Suite de sous l’escalier 001 [...]

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