Sans titre 06

Corey Harris - In the Morning (de l'album Zion Crossroads)

Étrange comme une envie de courir peut arriver dans le sommeil. Pas simplement une envie de courir, mais le désir de courir en musique, de parcourir tel chemin, fouler les feuilles mortes dans la grisaille caractéristique de la cuvette genevoise. Au réveil l'envie avait perdu de sa force enchanteresse, pourtant, en prenant son petit-déjeuner, il écoutait ce désir venu l'habiter d'on ne sait où. Il savait qu'une fois dehors, une fois que le rythme serait pris, alors un certain plaisir viendrait, presque immanquablement. Et il ressentait le besoin de cette méditation-là. Le besoin de vivre le mieux possible. Comme s'il avait voulu ne pas se laisser emporter par l'aspiration du fond de l'évier de l'Histoire. Ou plutôt l'inverse : comme s'il avait voulu ne pas se laisser emporter par l'aspiration du fond de l'évier du refus de l'Histoire, de l'aveuglement face au changement. Ironie que de voir ces apôtres de la lutte contre la résistance au changement ne pas être en mesure de percevoir que le sol s'était déjà dérobé de sous leurs pieds. Bien entendu l'époque n'était pas des plus simple à vivre (encore qu'il n'avait pas à se plaindre) et les lendemains hurleraient peut-être des chants très dissonants, mais au fond il pensait que c'était là une chance. Mais la raison fondamentale de ses choix n'avait à peu près rien à voir avec cette situation-là. Il était vivant. Pour la première et la dernière fois. Et il s'agissait de se montrer un peu malin afin de vivre le mieux – ou le moins mal – possible, ne pas tomber continuellement dans les pièges les plus grossiers, s'offrir la possibilité de déceler les pièges un peu plus fin.

Parterre de feuille morte dans une lumière grisâtre

Aussi avait-il décidé de respecter cette envie de courir, de laisser cette envie le mettre en mouvement, de la laisser déterminer la forme de cette mise en mouvement. Pas n'importe comment, non. Il allait s'efforcer de courir lentement et dans cette optique il choisit une musique adaptée. Il savait bien que la musique donnait une tonalité à l'expression de ses émotions, de ses sentiments. Et dans cette période mouvementée, il avait recours au blues et au reggae (au sens large de ces catégories). Il y puisait quelque chose qu'il ne trouvait nulle part ailleurs, un puissant désir de vivre, une intelligence terrestre, enracinée et ailée. Il avait déjà fait ce choix pour la musique qui l'accompagnait au quotidien. Une fois le disque approprié sélectionné, il était parti courir. Sa course s'était déroulée tout à fait comme dans son désir nocturne : feuilles mortes, grisaille, campagne odorante, un troupeau de vaches rousses couchées dans la fraîcheur de novembre, et les corneilles omniprésentes, aussi impertinentes que sur leur garde. À chaque automne il se rappelait à quel point cette saison avait pu le mettre mal à l'aise, l'avait même angoissé tout au long de son enfance, de son adolescence et il s'étonnait d'apprécier désormais chaque saison, chaque semaine. Les nuances, les différences, la tranquille instabilité du vivant l'avait finalement apprivoisé. Et il en éprouvait une solide gratitude. Gratitude envers qui, envers quoi ? Une gratitude, et c'est tout.

1 commentaire

#1 : 2011-11-14 @ 18:15
Isa_belle a dit :

vive la vie!

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