Des nouvelles.

La rue ce matin a l'odeur d'un soleil frais, une acidité de citron, l'insouciance d'une surface sans rayure, la vivacité d'une course d'enfant. Christophe ne porte aucun Jésus. Sa démarche rend hommage au bateau ivre. Il est vivant, il est en vie. La lumière et les dernières traces de l'été le réjouissent. La bière est fidèle, à moins que ce ne soit lui le fidèle, il a comme une foi inflexible, malgré la souplesse de ses vieilles baskets et son authorized dealer de Cardinal-Coke-Camel-Cure de désintoxication lui offre la enième plus une carte de fidélité avec principe actif fidélisant, le meilleur du marketing, l'essence de la communication. Son authorized dealer, qui ne traîne pas vulgairement dans la rue, non, mais boit un petit serré sur la terrasse du paradise avec un rédacteur en chef connu et un banquier heureux, loue secrètement le seigneur (pour pas cher, avec vue sur les méandres du fleuve) pour l'étonnante santé de ses fidèles. Lesquels? Euh..., du moins de certains d'entre eux, parce qu'il faut bien l'admettre, il n'en reste guère plus d'un sur cent, sur cent mille, malgré les progrès de la médecine.

Ah, ma bonne kétamine, c'est sûr que la médecine progresse! D'abord, d'abord... y a les anesthésies, ces narcoses locales ou totales (pense global, agis local, mais réveilles-toi surtout, réveilles-toi oui, mieux vaut trop tard que jamais) pour des ablations de cela, des rafistolages par ici, des prothèses par là-bas, pour mille et une plus ou moins bonnes raisons. Kétamine. Puis, puis... y a, va savoir pourquoi, cette envie, ce besoin, cet illusoire objet du désir d'en user de manière, comme on dit, récréative, mais quelle récréation (c'est fou ce qu'on perd vite son vocabulaire): se démonter le cerveau, se dévisser la tête, anesthésier le plus complètement possible sa capacité à penser, à penser le monde, à se penser au monde, à penser l'impensable, surtout pas, mon dieu prévenez-nous des accès de conscience, oh déesse kétamine, préserve-nous d'agir, mais détruit moi ces vaines neurones, quel gaspillage! Ça crève les yeux que l'évolution est un principe aveugle, même si les yeux sans dessins d'ingénieur payé au lance-pierre. Kétamine. Kétamine. À ne plus s'en souvenir, mais la moitié de la ville t'a vu essayer, très enthousiaste, de baiser un réverbère. À ne plus s'en souvenir, mais la moitié de la ville ne s'est pas attardé pour regarder ce désespérant spectacle, surtout à cause de l'odeur, cette odeur tenace de civilisation décadente, cette odeur qu'il est facile de montrer du doigt, le nez pincé, pour oublier qu'elle nous tombe dessus, c'est-à-dire d'en haut, depuis les terrasses qui coiffent les tours de verres qui n'attendent rien d'autre que de s'écrouler sous les coups de boutoirs libérateurs des cargos du ciel. Kétamine. Puis, puis... y a les petits soldats de la rentabilité du capital, des espèces somme toute très proches génétiquement des authorized dealers, les petits chercheurs de l'industrie pharmaceutique faramineuse, la mine à kétamine, qui sont chargés, pour pas trop cher si possible, parce que le marketing est avide mon vieux, de trouver des moyens de vider les poches des consommateurs (encore) solvables, et ils trouvent, ils ne cessent de trouver, à vrai dire de retrouver, ou de trouver à nouveau sous un autre angle (mais ô combien plus rentable ma chère (héhé) vieille assurance-maladie), ils trouvent qu'à bien y penser se démonter le cerveau, se dévisser la tête mais, attention, sous contrôle médical, c'est quand même une bonne chose. Kétamine. L'impression du sentiment de dépression se fait moins prégnant tout en évitant les excès, les odeurs tenaces, et surtout de faire penser, cette horreur inutile et menaçante de penser, de penser le monde, de se penser au monde, de penser l'impensable, et de se dire, mais au fait, pourquoi faudrait-il que le monde soit ce qu'il est.

Pourquoi ne pourrait-on pas construire autre chose? De faire autre chose que de suivre. De faire autre chose que de s'adapter, que de se contorsionner pour survivre entre les dents des engrenages, sans se faire grain de sable, pour survivre entre les microprocesseurs sans se faire virus... Pourquoi?

 

Dans la rue ce matin, tout sourire, une bière dans la main, une cigarette dans l'autre, un cellulaire à l'oreille, la chemise ouverte au vent, Christophe porte sa croix dans un moment de joie et ça transpire, mon dieu que ça transpire! Il passe devant une affiche qui décline des gris texturés, le visage trop parfait et si androgyne d'une femme-support publicitaire. D'un geste spontané, léger, dans le soleil du matin, il embrasse le front et la joue de l'icône à faire du fric, fait quelques pas en arrière et la regarde comme un peintre jaugerait son œuvre. Il est, l'espace de quelques instants, amoureux d'une femme qui est partout, multipliée 7 fois dans un rayon de 50 mètres.

Christophe est lui-même, est un miroir. Il est vivant, il est en vie!

Un article sur l'utilisation de la kétamine pour soigner la dépression

2 commentaires

#1 : 2010-10-07 @ 22:33
LeucoCircqSourcier, protégé par Dr.g.n a dit :

Bravo iGor. C'est superbement écrit.
Un peu trop près du réel ? Non
Personnellement je ne me risquerais pas à poétiser sur le monde tel qu'il est;
j'aurais trop peur de devoir recourir à ce Kétamine
La dose "Poétiser sur le Réel Urbain 2010" ? Toujours inférieure à 33%
maximum 44%, jamais au delà; c'est mon point de vue.
Je vais lire le post suivant

#2 : 2010-10-08 @ 13:54
iGor milhit a dit :

j'ai déjà suffisamment sacrifié aux idoles et leurs artifices pour préférer m'adonner à la poétisation psychotropique du réel, fût-il urbain. faut dire qu'à Genève, le bitume a des aspects campagnards, surtout le samedi matin au retour de la course à pied...

un grand plaisir de vous lire ici :)

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