Don't forget to write 01

"Don't forget to write". N'oublie pas d'écrire. N'oublie pas l'écriture, le geste, le souvenir de cette pratique. En mémoire. En mémoire d'une habitude simple et luxueuse, une distinction qui se perd, mais se multiplie, qui se perd en se multipliant. Retrouver d'autres contraintes, après avoir visité d'autres libertés, d'autres limites. Puisque de toute manière l'outil et le matériau déterminent à la fois le fond, la forme, la forme de la forme. Le plaisir.

C'est un horloger qui m'a offert un stylo et un carnet. On ne va pas en faire une montagne, mais justement, c'est un stylo au nom de montagne. Et un carnet. Un carnet au design "deux[point]zéro"®, en quelque sorte. Tout ça ne résout pas du tout le problème de la motivation à écrire. Mais.

Mais, ça invite, une fois de plus, à tenter de changer les habitudes. Je viens de lire un billet de blog sur le "carnet" quaternum.net, et je ne l'apprends que maintenant : le quaternum est un carnet. Il s'agit bien d'un carnet numérique. Le dernier billet que j'ai lu s'intitule : "Pourquoi quitter Wordpress ?". Il date du 23 décembre 2012. On peut le lire à l'adresse suivante : http://www.quaternum.net/2012/12/23/pourquoi-quitter-wordpress/. Il parle du fait d'utiliser un outil plus simple pour écrire. C'est peut-être difficile à expliquer, mais on peut ressentir une vraie frustration et une pesante fatigue à utiliser un WYSIWYG. Je me demande même si la relative austérité du "papier" ne pourrait pas s'avérer faire moins obstacle à la créativité. Ou du moins, faire moins diversion. Se borner à la publication. Au fond, peu importe la forme, l'outil, l'apparence. Aller à la rencontre des mots.

26.12.2012-11:51

Me tenir le plus éloigné du Web. De l'ordinateur. Tout proche de l'horloge mécanique. Du chronomètre. La mesure du temps. Découper l'incommensurable. Objectiver le subjectif. Subjectif, le temps est un ami. Ambigu, mais proche. Prochain. Intime. Objectif, le temps est une arme. Seul celui qui peut acheter le temps des autres a besoin de le mesurer ainsi. Pour un prix dérisoire. Le prix de la vie. Une arme dans les mains de l'ennemi.

Me tenir le plus éloigné de la machine électronique. Me tenir ? Se tenir ? Me. Je m'en fous d'écrire, je veux écrire, c'est tout. Passer du temps à griffonner une feuille blanche, du papier sans marge ni ligne. Relié. Cousu même. Mais simple. À l'extérieur ce rappel, en typo très "Web 2.0" des années 2010 : "Don't forget to write". Passer du temps à griffonner ce cahier, assis à la table de la cuisine. Une vielle table IKEA® de presque 20 ans. La moitié de ma vie. Et quelle moitié ! Griffonner ce papier vierge, le déflorer. Existerait-il un verbe plus positif pour dire la même chose ? Déflorer, dépuceler, déniaiser. Dé-. Défaire. Alors que c'est un pas. Un passage. Un pas sage. Choisir, dire oui, dire non, abandonner, prendre. Vivre. Il y a bien quelque chose qui disparaît, mais qui est amené à disparaître, forcément. D'une manière ou d'une autre.
Tout doit disparaître.

Je n'aurais jamais le temps d'écrire tout ce que je pense. D'abord, je commence trop tard. Et puis, ce n'est pas souhaitable. Ce n'est pas écrire. Je m'en fous d'écrire, je veux écrire, c'est tout. Tracer au stylo de luxe dans ce papier blanc. Tracer dans ce carnet posé sur cette vieille table, elle-même manuscrite, palimpseste, graffitée. Pain de seigle découpé avidement. Fromage et saucisse. Le souvenir du père et du grand-père. Quelle solitude ! De la montagne à la bibliothèque, en passant par le bar et la cellule. Détours et raccourcis. Le plus dur, c'est de perdre l'habitude, le plaisir de l'habitude, même si c'est l'habitude d'un déplaisir, à force. Aller un peu péniblement vers d'autres plaisirs. Le bruit du chronomètre de marine, cargo qui fend les flots immobiles de la cuisine. Une cuisine tout à fait insubmersible. Il ne sera pas dit qu'au Gustave Müller-Brun 4, rez-de-chaussée, la propriété a pu tout voler. L'histoire s'incruste comme les vieilles et mauvaises odeurs, pénètre dans le plâtre, le béton, les briques, et suinte même au travers des couches de peinture fraîche. Non, il ne sera pas dit. Pourtant tout ce qu'il y a à dire. Dans un cahier "objet-parole", un de plus. Sur une table dont l'âme est née de toutes ses cicatrices. Près d'un chronomètre de marine soviétique, au rez d'un immeuble capitaliste. Au cœur de l'hiver. Printemps incertain. Promesses... Je m'en fous d'écrire, je veux écrire, c'est tout.

C'est tout ? C'est rien ! Ton tout, ce n'est rien du tout. Même si c'est tout ce que j'ai. Ce que je crois avoir. Et que si je ne l'écris pas, ça va justement ne pas être tangible. Disparaître. Illusion.

07.01.2013-21:10

Me tenir le plus éloigné possible de la musique. Du son en boîte comme le dit si bien @vvillenave. Tout près d'un chronomètre de la marine soviétique. M'asseoir à la table de la cuisine, après le repas, dans des odeurs de tarte et de compote aux pommes. Gingembre et poivre noir. Traces de farine. Je veux écrire, c'est tout. Et le plaisir vient en désirant. Agir. Non agir. Dialectique. S'asseoir, m'asseoir, malgré l'heure. Le temps. Il va falloir trouver un sujet, peut-être même décider d'une structure. À moins que ce ne soit la structure qui décide. Qui décide ? Mais qui donc décide ? Qui donc décide de quoi ? La structure décide de la forme dans laquelle se déploient les pulsions. Pulsions, structure, désir, plaisir. Et souffrance. Ou plutôt douleur. Décider, décidément, est un verbe problématique. Le verbe décider, décidément, pose problème. C'est là son principal intérêt.
J'ai pensé "sous la douche", mais ce n'était pas sous la douche. Je n'ai pas pensé à cela sous la douche. Peut-être en faisant la vaisselle. Ou en épluchant les légumes. En hanchant l'ail. Les oignons. Le gingembre. En râpant le raifort. Je ne sais plus, mais j'y ai pensé. Penser retourner vers cette oreille payée pour écouter. Pour faire une remarque qui offre un autre angle, renverse le point de vue, l'altère, le modifie.

C'est la deuxième fois depuis l'ouverture de ce carnet que je rapporte cette envie d'écrire au fait de "parler à quelqu'un". Immédiatement, je me dis que dès que je vais "publier" ces mots, cette idée sera bien plus difficile à mettre en œuvre.

12.01.2013-21:52

4 commentaires

#1 : 2013-01-14 @ 14:33
Laurence a dit :

Il n'y a pas effectivement plus difficile à faire que de parler à quelqu'un ... Quelque soit la manière dont on s'y prend ...

#2 : 2013-01-20 @ 21:25
Ollie Barber a dit :

On écrit toujours au moins que pour soi. On écrit pour sa propre progression dans l'écriture, dans un premier temps. C'est en écrivant qu'on apprend à écrire – je veux dire, littérairement écrire, car c'est de cela que l'on traite. Cela peut être une fin en soi. De plus écrire pour l'autre n'est-il pas écrire pour nous, car en écrivant pour l'autre l'on lui fait part de notre travail,et exige sa réponse,cette réponse qui nous sera d'un bénéfice, aussi ténu soit-il ; et sans qu'il n'y ait réponse, c'est statu quo, nous n'avons écrit que pour nous-mêmes. Ceux qui me diront qu'ils écrivent pour se soulager (ou pour partager, effectivement, mais seulement avec eux-même en définitive, c'est-à-dire, s'ouvrir à eux-mêmes, s'ouvrir soi-même,se creuser, on dire faire son introspection,), je leur dirai que de mettre des mots sur les affections, les sentiments, les souffrances, les joies, les plaisirs, c'est les identifier, les rendre dicibles, et identifier des choses, textualiser les choses, c'est leur mettre un nom dessus, une étiquette, quelque chose de rassurant: ce qu'on connaît depuis notre plus tendre enfance, n'est-ce pas, le langage. Cette écriture nous parle à nous-mêmes, et de cette propre écriture nous pouvons nous nourrir, réécrire, infiniment. Identifier, mettre un mot, c'est pouvoir se parer contre le fait nommé, on le circonscrit, l'encarapace, lui empêche l'échappatoire, le pare contre la destruction du futur et la frustration de l'innomé passé. Identifier c'est pouvoir comparer, également, c'est textualiser, contextualiser un noème précis dans une zone connue, par une zone connue: le langage. Ainsi nous est donné le droit de comparaison, et toujours pour soi. Identifier, c'est évider de la part d'inconnu pour insuffler du langage. L'inconnu, cette peur de l'homme. Cette peur et cet attrait qui firent que, par le concours de la volonté, les mots s'aimantèrent au ressenti, à l'objet piquant d'y il y a peu, qui s'est émoussé au contact langagier.

#3 : 2013-01-21 @ 13:07
Martine a dit :

Depuis quelque temps, nous n'avons pas eu de tes nouvelles. Continue à écrire , écrire pour ton plaisir et celui de ta grand-mère! Nous sommes sur le réseau. Nous avons encore quelques petites mises au point à faire. Bisous et à +

:)) 9

#4 : 2014-06-15 @ 20:33
Laura a dit :

Quelle belle plume...
Il y a tant de justesse dans ces mots, dans toutes ces émotions que moi aussi je ressens, qui me traversent, tout le temps, que j'écris, comme je peux, depuis des années.
Je suis très touchée, un peu bouleversée de trouver dans tous ces textes autant de parallèles avec ma propre vie!

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